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 Guerre et communication

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AuteurMessage
Philippe MULLER
Expert
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MessageSujet: Guerre et communication   Mer 14 Avr 2010 - 19:57

"Supplique
à un ami journaliste"
est une lettre écrite juste après le décès du
légionnaire
Robert HUTNIK,
par un Capitaine du 2e
REP.
Très vraisemblablement celui qui commandait HUTNIK en
Afghanistan. Bien que rédigée dans le feu de l'action, et avec une
émotion que l'on perçoit
aisément, elle montre à quel point nos soldats sont conscients de la
distorsion - toujours injuste - qui existe entre la réalité de leurs
actions et la fabrication de l'événement
médiatique.

SUPPLIQUE À UN AMI
JOURNALISTE

Tora, le 09 avril 2010

Cher ami,

La nouvelle tombe dans les media aussi vite qu’Hutnik est
lui-même tombé. C’est le droit à l’information. La
France doit savoir que meurent ses enfants, même s’ils le sont
d’adoption, comme lui, Slovaque.


Tu le sais, je ne suis pas journaliste mais soldat. Je ne
suis pas un professionnel de la communication comme toi.
J’ai peu appris à relayer des informations d’une telle portée. C’est
pourquoi il faut que tu m’aides. Il faut que tu m’aides, car j’ai le
sentiment que dans la précipitation du spectaculaire, on
le tue une deuxième fois. J’ai l’impression qu’on bafoue son patient
travail avec son bataillon depuis trois mois – et pour lequel il est
mort.


J’ai besoin que tu m’aides à faire sentir ce qui se passe
réellement ici, à faire comprendre ce qui justifie que
je laisse ma femme et mes enfants le long temps de cette mission.
Que tu m’aides à proclamer que malgré sa mort ce n’est pas un échec. Que
tu m’aides… plutôt que tu l’aides…


Hier après-midi, Hutnik a bravement accompli son devoir,
sa mission jusqu’au bout, en bon légionnaire. Ce matin,
le poste annonce: « un soldat français du 2ème Régiment étranger de
parachutistes est tombé dans la vallée de Tagab en Kapisa, région où les
Taliban sont toujours plus virulents ». Voilà. Ces
derniers ont gagné. À la face du monde, ils sont les puissants,
incontrôlables et vainqueurs.


Mais en fait, s’est-on interrogé sur ce qu’il se passe
réellement dans la basse vallée de Tagab ? Ce sud Tagab où
aucun occidental ne pouvait passer sans de sérieux accrochages. Ce
sud Tagab où deux de tes confrères ont été, il y a cent jours, enlevés.
Ce sud Tagab que notre armement permettrait de mettre à
feu et à sang. Au contraire, Hutnik et ses camarades ont réussi
l’incroyable pari de s’implanter dans la zone, d’y rester, sans heurts,
d’y acquérir, progressivement, la confiance de la
population, de confier, petit à petit, sa sécurité à l’armée Afghane
plutôt que française. À quel prix ? Celui d’une stricte discipline au
feu, d’une retenue des coups portés. Celui d’un certain
dédain du danger, de ne pas répondre systématiquement et de manière
aveugle. Accuser le choc, ne frapper que lorsqu’on est certain, cogner
peu, mais taper à coup sûr, fort et ciblé, seulement
alors qu’on l’a décidé. Etre sûr pour garder la main, préférer le
feu rare mais précis, neutraliser seul celui qui nous tire dessus, en
être persuadé et l’accepter.


Ce travail de mesure, de patience d’un Hutnik rongeant son
frein à force d’encaisser paie. Les femmes et les
enfants, les hommes eux-mêmes, constatent que les seuls coups
assenés ne tombent que contre les vrais adversaires. Ils voient nos
troupes sans volonté de détruire, maîtresses de leur
force.


Alors qu’elle trouvait hier des combattants, Tagab
l’insoumise cherche à présent son développement. Le travail du
soldat est loin d’être terminé: il faut remonter plus au Nord vers
ses camarades de l’autre groupement français, poursuivre son patient
travail de pacification.


Derniers tirs sporadiques, Hutnik tombe. Hutnik tombe sous
les tirs des derniers groupes insurgés présents. Hutnik
tombe car les Taliban sont justement de moins en moins virulents.


Aussi, aide-moi à honorer la mémoire de cet ardent
légionnaire. Qu’on ne gâche pas sa dernière tâche, qu’on ne
gâche pas sa mort. Qu’on n’offre pas une victoire de communication à
l’adversaire fébrile. Au contraire, avec tes confrères, appuyez le
dernier combat d’Hutnik. Aidez cette population qui
désormais, d’elle-même, dénonce l’insurgé. Je vous en conjure,
parlez des projets d’essor qui peuvent et doivent être proposés au sud
Tagab, évoquez la culture du safran qui pourrait remplacer
celle du pavot, venez compléter l’œuvre de pacification par celle du
développement…


… Et laissez à Hutnik les fruits de son travail.

Augustin
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